De Berlin à Weimar ? La victoire amère d'Angela Merkel
Avec 33 % des voix, la CDU-CSU (Union chrétienne-démocrate d’Allemagne/Union chrétienne-sociale en Bavière) l’emporte pour la quatrième fois consécutive depuis 2005.
A priori un succès pour une chancelière au pouvoir depuis 12 ans. L’usure du pouvoir ne se fait donc pas encore sentir, apparemment. Et comme Angela Merkel l’a souligné dès dimanche soir, aucun gouvernement ne pourra être formé contre elle et la CDU-CSU. Mais il s’agit d’une victoire à la Pyrrhus, avec une perte de 8,6 % des voix par rapport à 2013, ressentie comme une catastrophe par les chrétiens-démocrates. D’abord parce qu’à l’instar du SPD, la CDU-CSU connaît son plus faible score depuis la naissance de la RFA (République fédérale d’Allemagne) en 1949. L’érosion des deux grands partis de rassemblement, perceptible depuis 2005 se poursuit, puisque la « Grande Coalition » sortante, ne réunit plus que 53,5 % des voix derrière elle, le « reste » allant aux « petits partis ». La CDU-CSU est par ailleurs doublement atteinte, puisque sa branche bavaroise, habituée aux majorités absolues, ne recueille que 38,8 % des voix en Bavière, ce qui lui permet de dépasser seulement de justesse le seuil des 5 % à l’échelle nationale, nécessaire pour être représenté au Bundestag. Mais surtout parce que l’ouverture au centre menée sous Angela Merkel a brouillé le profil traditionnellement conservateur des chrétiens-démocrates.
Le SPD (Parti social-démocrate d’Allemagne) poursuit sa descente aux enfers. Il perd plus de 20 % de ses sièges pour se retrouver avec un score lui aussi historiquement bas : 20,5 %. À ce rythme, il risque de connaître le même sort que ses partis frères de France, de Grèce ou des Pays-Bas. N’ayant jamais réussi à se défaire de l’héritage des réformes sociales de Schröder, coupé de sa base ouvrière et syndicale, le SPD a choisi la voie de l’opposition à la fois parce que ses militants l’exigent très majoritairement, et pour éviter le suicide politique que la poursuite de la Grande Coalition aurait fatalement entraîné dans les années à venir. L’avenir politique de Martin Schulz, qui s’est trop tardivement démarqué de la chancelière, semble se ternir, même s’il est peu probable que le SPD procède tout de suite au remplacement de son président élu avec 100 % des voix en mars dernier. Mais même une orientation à gauche du SPD sera difficile à réaliser. L’extrême gauche de Die Linke, avec 9,2 % des voix en avance de 0,6 % par rapport à 2013, rejette toute alliance avec le SPD, du moins à l’échelle nationale.
L’extrême droite au centre de l’échiquier politique
Mais le choc le plus violent émane du succès de l’AfD (Alternative pour l’Allemagne), formation politique à mi-chemin entre populisme de droite et extrême droite dure. Devenue le troisième parti d’Allemagne avec 12,6 % des voix, l’AfD a presque triplé son score de 2013 et connu des percées sans précédent en Saxe et en Saxe-Anhalt. Dans les « nouveaux Länder » de l’ex-RDA (République démocratique allemande), il obtient près de 22 % des suffrages, alors qu’il ne dépasse pas 10 % dans la partie occidentale de l’Allemagne. Ce qui en dit long sur le clivage Est-Ouest qui persiste en Europe tout en se doublant d’une fracture non moins profonde entre « les deux Allemagne ». Les dérapages de ses leaders – qui se disent fiers des exploits de la Wehrmacht, qui exigent un changement de 180 degrés de la « culture de culpabilité » de l’Allemagne, qui estiment qu’un islam modéré n’existe pas, et qui préconisent le renversement pur et simple du système politique allemand –, loin d’effrayer les électeurs, n’ont fait que profiter à un parti qui a su fédérer depuis 2015 tous les courants et groupuscules d’extrême droite en Allemagne. Leur présence au Bundestag – ils y ont obtenu 94 sièges – va empoisonner la vie politique allemande tout en banalisant un peu plus encore les actes innommables perpétrés par ceux dont l’AfD dit vouloir être fière. Enfin, ce parti pèsera lourdement sur le débat interne de la CDU (Union chrétienne-démocrate d’Allemagne), qui oppose la ligne modérée d’une Angela Merkel en perte de vitesse à ceux qui exigent « un cap à droite », qui rendrait impossible une alliance avec les Verts…
Vers une coalition impossible ?
Ce dernier aspect souligne les difficultés devant lesquelles se trouve la chancelière pour former un gouvernement. Les libéraux du FDP (Parti libéral-démocrate) font certes leur grand retour au Parlement avec 10,7 %, mais c’est trop peu pour obtenir une majorité de sièges dans une coalition CDU-CSU/FDP. Le concours des Verts dans le cadre d’une coalition dite jamaïcaine s’impose donc. Avant les élections, les Verts ont signalé leur envie de revenir au pouvoir – mais dans une coalition bicéphale avec la CDU-CSU. Or le score des Verts (8,9 %) rend cette constellation impossible. Angela Merkel devra donc s’entendre, dès lors que le SPD maintient sa décision de choisir l’opposition, avec deux partenaires qui, eux, ne s’entendent pas entre eux. Sur les questions européennes, migratoires, environnementales, économiques et sociales, tout oppose les libéraux de Christian Lindner aux Verts allemands. En revanche, ils pourraient s’entendre sur les grands enjeux sociétaux comme l’éducation ou les libertés civiques – domaines où la CSU, qui devra affronter des élections régionales existentielles pour elle en 2018, réclame une orientation nettement plus à droite.
Les négociations pour la conclusion d’un contrat de coalition s’annoncent donc longues. Et plus elles s’approchent de la date des élections bavaroises, plus les différences se feront sentir entre les trois alliés potentiels de la chancelière, dont l’autorité, affaiblie, ne suffira peut-être pas à réaliser la quadrature du cercle. L’Allemagne – mais c’est à l’évidence le scénario du pire – pourrait alors se retrouver sans perspective politique stable, donc sans gouvernement, ce qui rendrait également impossible l’élection de la chancelière au Bundestag, élection qui exige une majorité absolue des voix. Le gouvernement minoritaire n’est pas dans la culture des Allemands, et serait très difficile à mettre en musique dans le cadre du système politique d’outre-Rhin. Une nouvelle élection, à l’horizon 2018 ne serait, dans ces conditions, pas inconcevable, mais renforcerait inévitablement le poids de l’AfD, qui aurait alors un boulevard devant elle du fait de « l’échec des vieux partis ». C’est alors que Merkel devrait se tourner vers le SPD qui, au nom de la raison d’État, pourrait être obligé de rentrer dans le rang, quitte à poursuivre sa descente aux enfers. Précédée d’une campagne qualifiée d’atone, l’élection de 2017 constitue une vraie césure dans l’histoire de l’Allemagne fédérale.
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